Un jalon qui ne devrait pas rester isolé

Le dépôt en couches géologiques profondes destiné au stockage durable des déchets radioactifs doit être construit à Nord des Lägern, comme l’a communiqué la Nagra le 12 septembre 2022. Une décision qui est le fruit d’un très long processus et dont la concrétisation – la mise en dépôt définitive des déchets radioactifs – nécessitera encore beaucoup de patience.
12.09.2022
Tiefenlager Nördlich Lägern

D’après la Nagra, la région de Nord des Lägern se prête le mieux à un dépôt en profondeur.

La loi suisse sur l’énergie nucléaire l’exige: l’évacuation des déchets radioactifs relève de la responsabilité de celle ou celui qui les produit, comme le souligne le préambule de la partie consacrée à l’histoire de la Nagra (Société coopérative nationale pour le stockage des déchets radioactifs), sur son site Internet. Et pour cause: la Nagra a été fondée en 1972 par l’ensemble des producteurs de déchets radioactifs afin de trouver des solutions de stockage.

Cette création suit, à environ un mois d’intervalle, la mise en service de la centrale nucléaire de Mühleberg. À l’époque, Beznau 1 (1969) et Beznau 2 (mars 1972) étaient également déjà en activité, tandis que la demande de permis de construire pour Gösgen était en consultation et les travaux de construction de Leibstadt ne devaient débuter qu’un an plus tard. Il était donc logique de réfléchir à la manière de gérer les déchets issus de ce mode de production d’électricité.

Le fait que près d’un demi-siècle se soit écoulé entre la création de l’instance compétente et l’annonce de la construction du dépôt en profondeur, met en évidence l’étendue de l’horizon temporel qui doit être prise en compte dans cette question. Mais cette durée montre également que ce projet intergénérationnel porte bien son nom. Si Philipp Senn, chef de la division Communication et relations publiques à la Nagra, a qualifié cet événement de «jalon important», il ne s’agit à vrai dire que d’une étape parmi tant d’autres. En l’état actuel des choses, les responsables estiment que le stockage des déchets radioactifs pourrait commencer vers 2050.

«En l’état actuel des choses, les responsables estiment que le stockage des déchets radioactifs pourrait commencer vers 2050.»

À cette date, il se pourrait que plus aucune centrale nucléaire ne soit en service en Suisse. En 2017, en se prononçant massivement en faveur de la Stratégie énergétique 2050, le peuple a fini par approuver l’interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires dans le pays ainsi que la mise hors service de celles en activité dès lors qu’elles ne sont plus considérées comme sûres.

Moins d’émotions, plus d’objectivité

Être parvenu à choisir un site relève en soi du succès pour toutes les parties prenantes; c’est le fruit du travail réalisé depuis 1995 et après l’échec dans les urnes du projet du Wellenberg. En 2008 a été lancée la première étape du plan sectoriel «Dépôts en couches géologiques profondes». Élaboré entre 2004 et 2008, ce plan fournissait le cadre nécessaire à toutes les activités de recherche et des travaux effectués depuis dans ce domaine.

Ce plan sectoriel mais aussi l’implication de toutes les parties prenantes qui en découle (régions d’implantation, Confédération, cantons et communes, population, États voisins ainsi que Nagra et IFSN (Inspection fédérale de la sécurité nucléaire)) doivent en réalité être considérés comme les principaux facteurs de succès de ce projet. La procédure du plan sectoriel marquait en effet un changement radical par rapport à l’ancienne approche: ce n’était plus la Nagra, un groupe d’intérêt en faveur du nucléaire, mais la Confédération qui tenait les rênes du projet.

«Cette procédure est unique au monde.»

Ce changement a donné et donne à toutes les personnes impliquées la certitude que le choix du site se fonde sur des critères vérifiables et qu’il n’est pas décidé de manière arbitraire, voire pour des raisons particulières. Selon Philipp Senn, cette approche prend également en compte les évolutions intervenues au sein de la société: «On recherche une pluralité des points de vue et des estimations. La société, plus avisée, ‹ne prend plus pour argent comptant› les déclarations d’experts.» La Nagra n’a pas pu imposer sa méthode, héritée des années 80.

Pour Philipp Senn, le débat est plus éclairé, mais il a aussi gagné en sérénité: «Nous avons remarqué que la discussion avait pris une tournure plus factuelle.» Bien que l’énergie nucléaire mobilise toujours autant dans les deux camps, la question est globalement abordée avec plus de pragmatisme. Les personnes habitant dans les régions concernées seraient en outre plus informées que la moyenne. D’après les enquêtes menées régulièrement par GFS, on observe de plus en plus un lien entre le besoin d’en savoir plus et celui de gagner en objectivité. Sur la scène internationale également, l’approche de la Suisse – décision fondée sur des critères géologiques et sur la participation de la population – suscite un vif intérêt. «Cette procédure est unique au monde.»

De six sites à un seul

Le 6 novembre 2008, l’Office fédéral de l’énergie a publié une liste de six régions qui, d’un point de vue géologique et de la sécurité technique, pourraient accueillir un dépôt en profondeur: Pied sud du Jura (cantons de Soleure et d’Argovie), Jura-est (canton d’Argovie), Südranden (canton de Schaffhouse), Nord des Lägern (cantons de Zurich et d’Argovie), Zurich nord-est (cantons de Zurich et de Thurgovie) et Wellenberg (cantons de Nidwald et d’Obwald). Les recherches se sont basées sur une «carte blanche de la Suisse», à partir de laquelle ont été examinées les régions et les couches rocheuses entrant en ligne de compte.

Vue d’ensemble du calendrier prévu jusqu’à la fermeture du dépôt en 2125.

La deuxième étape, qui a débuté en décembre 2011, a permis de définir un site d’implantation par région pour les installations de surface. Pour ce faire, la Nagra a travaillé de manière rapprochée avec les conférences régionales. Constituées durant la première étape, ces conférences avaient pour but d’associer étroitement les communes et les cantons concernés dès le lancement du projet. Des mesures sismiques du sous-sol ainsi qu’une comparaison des six régions sur le plan de la sécurité technique ont été réalisées sur la base des exigences définies par les autorités fédérales. Après examen des résultats des mesures et des analyses, le Conseil fédéral a décidé en novembre 2018 de désigner les régions Jura-est, Nord des Lägern et Zurich nord-est comme domaines d’implantation. Cette décision a marqué la fin de la deuxième étape.

La troisième étape, qui devrait se poursuivre jusqu’à la fin de 2029, a consisté à réaliser des forages profonds et des forages dits «quaternaires» – à savoir des forages qui extraient les roches datant de l’ère quaternaire. La Nagra s’est fondée sur les résultats de ces recherches et la comparaison des trois domaines d’implantation sur le plan de la sécurité technique pour annoncer que Nord des Lägern se prêtait le mieux à un dépôt en couches géologiques profondes.

Suite de la procédure

La Nagra va maintenant élaborer une demande d’autorisation générale pour ce site, qu’elle soumettra au Conseil fédéral, probablement en 2024. Le gouvernement rendra sa décision environ cinq ans plus tard (2029), après quoi ce sera au Parlement de statuer (2030). Une fois la demande approuvée par les deux chambres et soumise à une éventuelle votation, de nouvelles études géologiques du sous-sol ainsi que des préparatifs de travaux suivront avant que ne débute en 2045 le chantier du dépôt conçu pour les déchets faiblement à moyennement radioactifs, provenant pour la plupart d’applications industrielles, médicales et de recherche. La mise en service du dépôt est prévue pour 2050. Celui destiné aux déchets hautement radioactifs, dont la construction débutera en 2055, sera opérationnel en 2060. La fermeture de l’ensemble devrait intervenir dans plus d’un siècle, soit en 2125, une date qui semble aujourd’hui futuriste.