«Nous vivrons pendant 500 ans avec les décisions d’aujourd’hui»

La neutralité climatique pourrait nous coûter près de 100 milliards de francs d’ici à 2050 – telle est l’estimation de l’Institut Paul Scherrer. De plus, avec les énergies renouvelables, nous portons atteinte à l’environnement et au paysage. L’inaction est-elle une alternative? Entretien avec le Professeur Krysiak, de l’Université de Bâle.
03.05.2021

L’humanité n’a encore jamais entrepris quelque chose d’aussi grand, écrit Bill Gates dans son livre «Climat: comment éviter un désastre», paru récemment. Et si l’on en croit le modèle STEM de l’Institut Paul Scherrer (PSI), «grand» pourrait bien signifier aussi «cher». Pour atteindre l’objectif zéro émission nette d’ici à 2050, le PSI table sur des coûts supplémentaires cumulés pour la Stratégie énergétique de 97 milliards de francs. La construction d’installations d’énergies renouvelables a en outre des répercussions sur la faune et la flore – raison pour laquelle la protection de l’environnement lutte régulièrement contre des projets tels que les parcs éoliens. Si l’on compare les coûts de la transition énergétique à ceux de l’inaction, un économiste peut-il clarifier les choses? Nous avons discuté avec le Professeur Frank Krysiak, de la faculté de sciences économiques de l’Université de Bâle.

Monsieur Krysiak, les efforts faits au niveau mondial pour protéger le climat semblent d’une grande complexité. Pour protéger notre environnement, nous lui portons atteinte, et les protecteurs de la nature s’y opposent à leur tour avec véhémence. Où vous situez-vous dans ce dilemme?

Pour moi, en tant qu’économiste, c’est clair: optons pour l’alternative la moins chère. Celle-ci se nomme «transformation du système énergétique» et implique des coûts uniques très élevés, mais des coûts courants faibles. Selon toute probabilité, elle coûtera bien moins cher que de ne rien faire du tout pour décarboner le secteur énergétique.

Voilà une affirmation bien dramatique. Combien cette inaction nous coûterait-elle donc?

Plus de 90% des chercheurs qui se penchent sur ce sujet sont d’accord sur le fait que cela nous coûterait très, très cher. Nous, les humains, nous sommes habitués à notre environnement et à notre climat; notre façon de vivre et l’économie dépendent fortement de ces conditions-cadre. Si le changement climatique provoqué par l’Homme progresse sans aucun ralentissement, ces conditions-cadre changeront d’une manière pratiquement impossible à prévoir. Nous parlons par exemple de vagues de chaleur et de sécheresse, mais aussi d’inondations, de phénomènes météorologiques extrêmes, ainsi que des flux migratoires et des conflits qui s’en suivront.

Mais en Suisse, nous avons un climat tempéré – et une économie stable et compétitive à l’international...

Exactement, une économie dépendante des économies des pays voisins et du commerce extérieur –à l’échelle pas uniquement européenne, mais mondiale. Concernant l’énergie, nous étions dépendants des importations à hauteur d’environ 70% ces dernières décennies. Nous importons des agents énergétiques fossiles en grande quantité, nous exportons des biens et des services, nous investissons à l’étranger – et nous espérons un rendement. Nous alimentons notre croissance et notre prospérité à partir d’un système de marché international.

«Il a des répercussions du changement climatique à tous les niveaux possibles, y compris sur les prix des importations, le produit des exportations et les flux migratoires mondiaux. »

Et le changement climatique peut provoquer une dislocation de cette mécanique?

Oui. Il a des répercussions à tous les niveaux possibles, y compris sur les prix des importations, le produit des exportations et les flux migratoires mondiaux. Si nous permettons un changement climatique sans frein, nous devrons vivre avec les conséquences négatives pendant les 500 prochaines années au moins. C’est-à-dire avec les crises économiques et humanitaires, qui nous coûteront probablement bien plus cher que ce que nous devons débourser pour la décarbonation. En tant qu’économiste, selon la perspective risque/rendement, je dirais qu’avec l’inaction, nous prenons un risque absurdement élevé.

Les coûts de la transformation du secteur énergétique semblent donc justifiés. Qu’en est-il des atteintes à l’environnement et à la nature?

La recherche à ce sujet est vaste – des groupes de chercheurs étudient par exemple les répercussions de l’éolien sur le microclimat de l’environnement le plus proche, les répercussions des niveaux d’eau des lacs de retenue sur la biomasse dans les lacs alpins, le compactage du sol ou encore d’autres conséquences des nouvelles voies d’accès... Bilan: on ne peut pas tout avoir. Être renouvelable et indépendant, avoir la sécurité d’approvisionnement, une nature intacte, des coûts faibles – ce serait la panacée, la résolution du trilemme énergétique. Bienvenue au pays des merveilles… Ce n’est pas ainsi que fonctionne l’économie.

Mais nous pouvons atténuer les répercussions négatives qu’entraîne le développement des énergies renouvelables.

Oui. Par exemple, ne pas construire d’installations dans des écosystèmes très sensibles, ne pas poursuivre le développement de l’hydraulique dans les dernières hautes vallées qui restent, etc. Mais nous pouvons développer et rehausser les barrages là où cela est sensé, nous pouvons utiliser une multitude de surfaces construites par l’homme – toitures, façades, murs antibruit – pour le photovoltaïque. Nous pouvons peser habilement les intérêts entre une éolienne à l’intérieur du pays et un investissement à l’étranger. Nous pouvons orienter la production et la consommation d’énergie dans une direction dont les conséquences sont acceptables pour nous. L’important, c’est ne pas se mettre des œillères, ni pour les technologies ni pour le lieu adapté à nos investissements. Ni, non plus, concernant l’esthétique, qui est aussi un argument récurrent quand on parle des installations d’énergies renouvelables. Et dans ce domaine, notre perception semble très changeante… Lorsque les centrales hydrauliques ont été construites, personne ne les aurait considérées comme belles. Pourtant, certaines sont désormais classées monuments historiques.

La Suisse, ce minuscule pays, jouerait-elle donc un rôle de modèle pour le reste du monde?

Je dirais qu’en tant que pays affichant une réussite à l’international, leader dans plusieurs domaines techniques, et démocratique, elle envoie un signal. Si un acteur comme elle ne réussit pas à devenir climatiquement neutre, qui donc pourra y arriver? Le succès de la transition énergétique en Suisse est scruté, on a envie de l’imiter. Pour une fois, c’est une chose tout à fait souhaitable. En effet, concernant le changement climatique et l’économie qui y est étroitement liée, nous sommes tous dans le même bateau. Pour revenir à votre question de départ sur le prix de la transformation du système énergétique: montrez-moi une seule étude qui a fait une estimation correcte à 30 ans. Lorsque beaucoup de gens vont dans le même sens, il se passe quelque chose que nous, les économistes, aimons voir: les coûts marginaux pour les prochaines étapes et unités baissent. Le projet dans son ensemble devient toujours plus avantageux.

Biographie

Le Professeur Frank Krysiak concentre ses recherches sur les effets à long terme de la politique environnementale et sur la théorie économique de la durabilité. Dans le domaine de la politique environnementale, il s’intéresse particulièrement à l’effet de la politique environnementale sur le progrès technique et à la conception de la politique environnementale dans un contexte d’incertitude. Ses domaines d’application sont la politique énergétique et climatique. Dans le domaine de la durabilité, il examine comment appréhender la durabilité lorsque les désirs futurs et les conditions de vie sont incertains, et quels liens existent entre durabilité et efficacité.