L’AES a lancé l’Indice suisse d’approvisionnement en électricité en début d’année. Celui-ci montre sans ambiguïté que nous ne sommes pas sur la bonne trajectoire pour 2050. Le problème est surtout hivernal. Pourquoi ? Parce que la consommation d’électricité augmentera plus vite qu’anticipé lors de l’adoption de la Stratégie énergétique, malgré tous les gains d’efficacité. L’électrification des transports et du chauffage y contribue largement. Un autre facteur vient s’ajouter : l’essor des centres de données, de plus en plus énergivores.
Pendant ce temps, la production indigène peine à suivre. L’extension des grandes installations hydroélectriques n’avance guère, malgré son inscription dans la nouvelle loi. Quant à la petite hydraulique, elle se retrouve marginalisée au profit des grands projets, comme dans le canton de Berne. Souvent, ces choix se font sans réelle concertation avec les communes ou les exploitants, et sans certitude que l’impact environnemental en soit réellement positif.
De NIMBY à BANANA
Construire un parc éolien en Suisse, c’est parfois vingt ans de procédures pour un résultat incertain. Et pourtant, l’éolien constitue l’une des rares sources renouvelables capables de produire significativement en hiver. À ce titre, il est stratégique. Si nos prédécesseurs avaient opposé la même résistance systématique aux infrastructures que certains opposants à l’éolien aujourd’hui, la Suisse ne compterait ni barrages, ni autoroutes, ni aéroports, ni réseau ferroviaire.
On connaît bien le phénomène NIMBY (Not In My Backyard). Chacun souhaite une électricité fiable à la prise, mais sans installation visible à proximité. Plus récemment, une version encore plus radicale a émergé : « Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anything » – en abrégé BANANA.
Deux initiatives de cet esprit seront prochainement soumises au vote. Présentées comme des instruments de protection des communes et des forêts, elles reviendraient, dans les faits, à bloquer tout nouveau projet éolien en Suisse, voire à remettre en question certaines installations existantes. Bananesque !
« Si nos ancêtres avaient résisté aux infrastructures comme le font aujourd’hui les opposants à l’éolien, la Suisse ne compterait ni barrage, ni autoroute, ni aéroport, ni chemin de fer. »
Miser excessivement sur les importations serait imprudent
Le photovoltaïque sur les toitures et les infrastructures progresse, et c’est une excellente nouvelle. Le solaire représente une part considérable de la production hivernale, surtout en fin de saison, mais cela reste insuffisant. Seul, il ne suffira pas à combler le déficit structurel hivernal.
Reste l’option des importations. Certes, la Suisse est historiquement importatrice nette en hiver. Mais la situation se complique. D’une part, nos voisins doivent eux aussi gérer la sortie progressive du charbon, du gaz ou du nucléaire. D'autre part, les réseaux de transport européens sont déjà fortement sollicités pour acheminer l’électricité éolienne du nord et solaire du sud. Enfin, l’absence d’accord sur l’électricité avec l’Union européenne complique notre position et pourrait renchérir les importations à l’avenir.
Avec ou sans accord, une dépendance excessive à l’étranger serait risquée. Cela signifie que nous devons examiner aussi les options fossiles et/ou nucléaires pour garantir la sécurité d’approvisionnement. Les centrales à gaz figuraient d’ailleurs dans la stratégie énergétique soumise au peuple en 2017. Elles ont toutefois disparu du débat public presque aussi vite qu’elles y étaient apparues.
Le nucléaire plus acceptable que le gaz
Les centrales à gaz présentent des avantages : flexibilité, coûts maîtrisés, délais de construction relativement courts. Mais elles émettent du CO₂, augmentent notre dépendance au gaz étranger et restent peu populaires auprès de la population.
Selon l’enquête annuelle de l’AES sur la sécurité d’approvisionnement, si un choix devait être fait, 49 % de la population privilégierait de nouvelles centrales nucléaires, contre 26 % seulement pour des centrales à gaz.
C’est dans ce contexte que s’inscrit le débat autour de l’initiative dite « Blackout », examinée au Conseil des États lors de cette session de printemps. L’initiative et le contre-projet indirect soutenu par l’AES visent à lever l’interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires.
Au vu des enjeux, exclure par principe une technologie de production éprouvée et en constante évolution dans le monde serait peu responsable. Cela dit, même si l’interdiction était levée, aucune nouvelle centrale nucléaire ne verrait le jour avant 2050 au plus tôt; à supposer qu’un acteur accepte de porter et financer un tel projet. La question de la rentabilité estivale de ces installations resterait d’ailleurs ouverte.
« Les centrales à gaz pourraient compléter efficacement les énergies renouvelables grâce à leur flexibilité. Mais elles émettent du CO₂ et restent peu populaires auprès de la population. »
Au final, le choix appartient à la population
Dans pratiquement tous les scénarios énergétiques, la Suisse dépendra de l’exploitation à long terme des centrales nucléaires existantes. C’est déjà un argument en faveur du contre-projet à l’initiative Blackout : il devient difficile de former et retenir des spécialistes pour une technologie à laquelle on fixe une date de fin sans alternative claire.
Concrètement, pour éviter une véritable impasse d’ici 2050, nous devons :
accélérer le développement de l’éolien et rejeter les initiatives anti-éoliennes ;
renforcer l’hydraulique, en particulier les installations de stockage, sans sacrifier la petite hydraulique ;
conclure un accord sur l’électricité avec l’Union européenne afin de sécuriser les importations ;
préparer l’exploitation à long terme des centrales nucléaires existantes ;
examiner les possibilités de construction et d’exploitation de centrales à gaz compatibles avec nos objectifs climatiques et intégrées au marché.
La décision appartiendra, comme toujours, à la population — au niveau local, lorsqu’il s’agit d’accepter ou non un projet éolien, et au niveau national, lors des votations sur les initiatives, l’accord sur l’électricité ou l’avenir du nucléaire.
Une chose est certaine : avec une attitude BANANA, nous réduisons nous-mêmes le champ des possibles. Et à la fin, il ne restera peut-être qu’une seule option : de nouvelles centrales nucléaires.
Jan Flückiger
À la rubrique «La plume politique», Jan Flückiger publie régulièrement ses commentaires et ses appréciations sur des thèmes de politique énergétique.