En théorie, il y a autant de prix par session de négoce qu’il y a de transactions. Mais si l’on compare les courbes de prix day-ahead et intraday pour, par exemple, l’Allemagne, on constate que l’abandon du pay-as-clear ne mène pas forcément à des prix plus bas. Pourquoi? Cela s’explique par le fait qu’un changement de procédure de formation des prix entraîne aussi une modification du comportement d’offre. Alors que la procédure pay-as-clear entraîne, pour une installation avec des coûts marginaux bas, une offre de liquidation du marché, dans la procédure pay-as-bid, le prix serait dépendant de l’offre concrète. L’exploitant d’installation continuera toutefois de s’employer à obtenir le meilleur prix. Il essaiera donc d’évaluer le volume de l’offre et de la demande et de prédire la disposition à payer, et aura tendance à se positionner sur le marché avec des offres plus élevées. L’activation finale de capacités de production ne se base plus, elle non plus, sur l’efficacité économique, mais sur la capacité des participants au marché à anticiper le prix du marché. La marge d’erreur de ces prédictions et la tendance de fond à se positionner sur le marché avec des prix plus élevés peuvent ainsi mener à une formation moins efficace du prix.
Un mélange des types de mesures esquissés est actuellement mis en œuvre en Espagne et au Portugal. Le prix du gaz qui est appliqué sur le marché de l’électricité pour les offres de centrales calorifiques (donc aussi le charbon) doit alors être limité. Cela a pour conséquence que les exploitants de centrales à charbon et à gaz sont obligés de faire des offres à des prix plus bas. Cela doit ramener le prix de l’électricité à environ 130 euros par MWh. Cependant, les exploitants de ces installations reçoivent une rétribution supplémentaire, censée compenser le déficit pour couvrir les coûts d’une installation calorifique avec une efficacité moyenne. Ces coûts doivent également être supportés par les consommateurs et consommatrices, et il est prévu de puiser dans les revenus et les rentes de congestion issus de l’exploitation des capacités transfrontalières. Deux prix sont alors effectivement introduits : l’un, indépendant de la technologie, à environ 130 euros, et l’autre, plus élevé pour les centrales calorifiques, formé à partir de la somme des deux composantes citées.
Cela aussi fait baisser les prix moyens – mais à quels coûts? Premièrement, il s’agit ici tout simplement d’un régime d’encouragement des centrales calorifiques avec l’empreinte carbone qui les accompagne, tandis que les revenus pour les agents énergétiques renouvelables se voient diminués. Deuxièmement, ce modèle entraîne une production supplémentaire issue d’agents énergétiques calorifiques, ce qui fait non seulement augmenter la dépendance envers le gaz et le charbon, mais relève aussi encore davantage leurs prix! Troisièmement, on intervient ainsi dans la concurrence à l’échelle de toute l’Europe et on privilégie les producteurs nationaux aux fortes émissions de CO2. Quatrièmement, l’argent provenant de la rente de congestion, destiné au développement des capacités transfrontalières, est réaffecté, et non consommé de manière durable. Cinquièmement, l’importance du signal de prix, qui devrait en fait inciter à prendre des mesures d’efficacité énergétique, à faire des économies d’énergie et à passer à des agents énergétiques durables, est minimisée. Sixièmement, d’autres utilisations de gaz (par exemple l’utilisation industrielle et le chauffage) ne sont pas prises en considération, alors qu’elles vont souffrir d’autant plus des prix encore tirés vers le haut par cette mesure. Une extension des plans appliqués en Espagne et au Portugal à toute l’Europe aurait ainsi toute une série de conséquences négatives et non souhaitées, qui ne justifient pas l’intérêt (compréhensible) envers des prix de l’électricité bas.
Étant donné que tous les producteurs d’électricité sont payés le même prix sur le marché de l’électricité, d’autres affirment que les unités de production bon marché réalisent actuellement des bénéfices «excessifs» et que ces bénéfices devraient être redistribués par le biais d’impôts. La définition des «bénéfices excessifs» doit néanmoins être maniée avec prudence, car elle ne reflète pas forcément la réalité. Un prix de liquidation du marché supérieur aux coûts marginaux ne donne aucun renseignement sur la (sur)couverture des coûts globaux. Les coûts fixes doivent en fait être récupérés pour couvrir l’investissement initial – généralement élevé pour les technologies de production décarbonées. Les mesures fiscales doivent créer des incitations à investir dans les énergies renouvelables et la flexibilité, et non l’inverse.
De telles mesures sont donc à mettre en œuvre avec circonspection afin de ne pas mettre en péril la transition énergétique. Dans la situation actuelle, c’est en effet pour les énergies renouvelables que se font les profits (présumés) les plus élevés. Diverses mesures de redistribution peuvent s’avérer efficaces pour protéger les consommateurs, lorsqu’elles sont appliquées a posteriori et qu’elles n’entraînent pas de distorsion sur le marché. C’est par exemple le cas des paiements forfaitaires ciblés. La «boîte à outils de l’UE», proposée par la Commission aux États membres fin 2021, énumère plusieurs de ces mesures.
Le couplage des marchés est une force, pas une faiblesse
Le couplage de marchés européens optimise l’utilisation des interconnecteurs, aide à atténuer les pics de prix – positifs ou négatifs – et améliore la sécurité d’approvisionnement. Sans compter qu’il génère aussi une convergence des prix entre les zones de marché, si suffisamment de capacités transfrontalières sont disponibles. Dans le contexte de la crise des prix de l’énergie, cela a aussi suscité de plus en plus de critiques, car les politiciens de certains États membres, par exemple la France, ont affirmé que cela les mènerait à «co-financer» les pics de prix de leurs voisins. Même en laissant de côté le fait que la France, par exemple, est tributaire des importations via le couplage des marchés, surtout en hiver, afin de couvrir sa consommation d’électricité, cette allégation n’est pas juste non plus si l’on considère l’évolution des prix dans les pays non couplés tels que la Suisse.