Pendant longtemps, chaque technologie de la transition énergétique a pu être pensée séparément : une pompe à chaleur ici, des panneaux photovoltaïques là, un renforcement de réseau ailleurs. Ce temps touche à sa fin. Désormais, aucune technologie n'a de valeur si elle n'est pas capable d'interagir avec les autres. Un bâtiment n'est plus un assemblage d'équipements : il devient un véritable écosystème énergétique, où production, stockage, consommation, mobilité électrique et pilotage intelligent doivent fonctionner de manière coordonnée. La transition énergétique entre ainsi dans une nouvelle phase : celle de la complexité.
Dans notre pratique du recrutement, nous observons déjà cette évolution. Les mandats ne portent plus uniquement sur des expert·e·s d’une technologie, mais sur des professionnel·le·s capables de faire dialoguer plusieurs disciplines. Car la difficulté n’est plus seulement de maîtriser une pompe à chaleur, une installation photovoltaïque, une batterie ou un système de pilotage : elle réside dans leur capacité à fonctionner ensemble. Il faut comprendre les interactions entre les équipements, faire collaborer des métiers qui ont longtemps travaillé séparément, connecter le bâtiment au réseau et transformer les données en décisions opérationnelles. Autrement dit, les interfaces deviennent aussi stratégiques que les technologies elles-mêmes. La valeur se déplace progressivement de la maîtrise d’une brique technique vers la capacité à orchestrer l’ensemble du système.
Une complexité déjà mesurable en Suisse
Les chiffres illustrent cette accélération. Fin 2025, la Suisse comptait plus de 9,5 GW de puissance photovoltaïque installée, une capacité qui a environ doublé en trois ans et qui couvre désormais près de 14% de la consommation électrique annuelle du pays, selon Swissolar et l'Office fédéral de l'énergie (OFEN). Le parc de pompes à chaleur suit une trajectoire comparable : elles équipent aujourd'hui plus d'un ménage sur cinq, contre une part marginale au début des années 2000. Chaque nouvelle installation ajoute un maillon au système, mais aussi une interface supplémentaire à intégrer avec le réseau, le bâtiment et les autres technologies déjà en place.
Le ou la responsable de projet, chef·fe d'orchestre du système énergétique
Derrière chaque projet se trouve désormais un·e professionnel·le capable de relier plusieurs disciplines : comprendre les interactions entre le photovoltaïque, les batteries, les pompes à chaleur, la gestion technique du bâtiment, les contraintes réglementaires et les attentes des utilisatrices et utilisateurs. Les frontières entre métiers s'estompent. L'ingénieur·e réseau dialogue chaque jour avec des spécialistes du numérique, le ou la responsable exploitation doit s'approprier des outils d'analyse de données, le ou la chef·fe de projet CVC pilote des installations toujours plus connectées. Qui concevra ces systèmes ? Qui arbitrera entre performance énergétique, résilience, cybersécurité et coût ?
Le ou la spécialiste de demain sera moins celui ou celle qui maîtrise une seule technologie que celui ou celle qui comprend leurs interactions. Au-delà des Green Skills1, déjà bien identifiées, les entreprises recherchent désormais des compétences systémiques : la capacité à coordonner des acteurs multiples, à comprendre un système dans son ensemble et à piloter des projets complexes. C'est ce que l'on pourrait appeler l'hybridation des compétences. Plus largement, la transition énergétique devient une discipline d'intégration.
Les gestionnaires de réseau, également en première ligne
Cette évolution ne concerne pas uniquement les bâtiments. Pour les distributeurs d'énergie et gestionnaires de réseau, les mêmes tensions se font sentir. Le développement des réseaux intelligents, de la flexibilité, du stockage et de l'autoconsommation collective exige des ingénieur·e·s et des chef·fe·s de projet capables de combiner électrotechnique, numérique, exploitation et relation avec les collectivités. Ces métiers sont autant concernés que les acteurs du bâtiment par cette montée en complexité.
L’intelligence artificielle, nouvel outil d’intégration
L’intelligence artificielle s’installe elle aussi au cœur de cette transformation. Elle est déjà utilisée pour la maintenance prédictive des installations, la gestion des actifs énergétiques (asset management), l’optimisation des flux sur les réseaux de distribution et l’aide à la décision pour le pilotage des bâtiments.
Concrètement, ces technologies commencent à transformer la manière dont les projets sont conçus, suivis et exploités. Les jumeaux numériques (Digital Twins) permettent par exemple de reproduire virtuellement une infrastructure ou un bâtiment afin de simuler différents scénarios, d’identifier des anomalies ou d’anticiper l’impact d’une décision avant sa mise en œuvre. Les plateformes d’asset management centralisent quant à elles les données relatives aux équipements, à leur performance, à leur état et à leur maintenance, permettant de mieux prioriser les interventions et les investissements. Les outils d’intelligence artificielle peuvent ensuite analyser ces volumes de données, détecter des tendances ou des écarts, anticiper certaines défaillances et assister les professionnel·le·s dans leurs arbitrages.
Demain, les chefs et cheffes de projet devront donc être capables non seulement d’utiliser ces outils, mais surtout de comprendre ce qu’ils peuvent apporter à un projet et dans quelles limites les utiliser. Il pourra s’agir d’outils d’analyse prédictive, de simulation, d’optimisation des consommations et des flux, de détection d’anomalies ou encore d’outils d’aide à la décision. La compétence ne consistera pas à devenir spécialiste de l’intelligence artificielle, mais à savoir mobiliser la bonne technologie au bon moment et à interpréter ses résultats dans leur contexte opérationnel.
Mais l’IA ne remplace pas le ou la chef·fe d’orchestre. Elle démultiplie ses capacités d’analyse, tout en exigeant en retour une nouvelle compétence : celle de savoir l’intégrer utilement dans un système déjà complexe, sans en devenir tributaire. Pour les entreprises, cela implique d’aller au-delà de la simple mise à disposition d’outils. Il s’agit de développer chez leurs professionnel·le·s une véritable culture de la donnée et de l’IA : savoir poser les bonnes questions, évaluer la qualité des résultats, comprendre leurs limites et conserver la capacité de prendre une décision éclairée. L’enjeu n’est donc pas de former des expert·e·s de l’IA dans chaque métier, mais des professionnel·le·s capables de travailler efficacement avec elle.
Former et recruter des profils hybrides
Cette évolution interroge directement la manière dont les professionnels et professionnelles sont formé·e·s et recruté·e·s. Les parcours restent encore largement organisés par spécialité : électricité, chauffage, ventilation, automation ou génie civil. Or, les projets énergétiques de demain demanderont de plus en plus de comprendre ce qui se passe à la frontière entre ces disciplines.
Certaines formations suisses anticipent déjà cette évolution. C’est le cas, par exemple, de la filière Technique des bâtiments de la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (HEPIA). Les étudiant·e·s y développent une vision intégrée des installations techniques du bâtiment et apprennent à comprendre les interactions entre chauffage, ventilation, climatisation, électricité, automation et efficacité énergétique. Cette approche permet de ne plus considérer chaque équipement comme une technologie isolée, mais comme une composante d’un système plus large. Elle constitue une illustration concrète de la direction que prennent les compétences recherchées par la branche.
Cette hybridation peut également se construire au cours d’une carrière. Le recrutement doit donc suivre le même mouvement. Ainsi, un·e ingénieur·e en automation peut apporter sa compréhension des systèmes de contrôle et évoluer vers les réseaux intelligents ; une personne spécialiste CVC peut développer des compétences en pilotage énergétique et devenir cheffe de projet énergie ; de même, un·e responsable maintenance peut valoriser sa connaissance des équipements et des données d’exploitation dans la gestion énergétique des bâtiments.
Ces trajectoires reposent sur des compétences transférables qui ne figurent pas toujours dans l’intitulé du poste : capacité à comprendre un système dans son ensemble, gestion de projet, analyse de données, résolution de problèmes complexes, coordination d’intervenant·e·s ou encore aptitude à apprendre une nouvelle technologie. À ces compétences techniques s’ajoutent des compétences relationnelles devenues essentielles : savoir communiquer avec des interlocuteur·rice·s issu·e·s d’autres métiers, traduire un besoin technique pour un décideur ou arbitrer entre plusieurs contraintes.
L’enjeu n’est donc plus nécessairement de trouver le ou la candidat·e qui coche immédiatement toutes les cases, mais d’identifier les personnes capables de franchir les frontières entre les métiers. Cela suppose aussi de faire évoluer les pratiques de recrutement. Une offre d’emploi trop centrée sur une liste de technologies maîtrisées, un nombre précis d’années d’expérience ou un intitulé de fonction peut écarter des profils qui disposent pourtant des compétences nécessaires pour réussir dans le poste.
Les entreprises peuvent agir concrètement en distinguant les compétences réellement indispensables de celles qui peuvent être acquises, en ouvrant leurs critères à des parcours professionnels moins linéaires et en évaluant davantage la capacité d’apprentissage et d’adaptation. Cela implique parfois d’aller rencontrer un·e candidat·e qui semble, à première vue, « hors profil », puis de chercher à comprendre ce qu’il ou elle pourrait transférer d’un environnement à l’autre.
Cette approche reste toutefois difficile à généraliser. Les processus de recrutement sont souvent conçus pour réduire le risque et sélectionner rapidement les profils les plus proches du cahier des charges. Les outils numériques et les systèmes de présélection peuvent eux aussi renforcer cette logique lorsqu’ils privilégient les mots-clés, les intitulés de postes ou les expériences directement comparables. Or, dans un marché où les compétences évoluent plus vite que les intitulés de métiers, le profil le plus pertinent n’est pas toujours celui qui ressemble le plus au poste recherché.
Le recrutement de profils hybrides demande ainsi un changement de regard : passer d’une logique de correspondance entre un CV et une fiche de poste à une logique de potentiel, de transférabilité et de capacité à évoluer avec le système énergétique. C’est probablement l’une des conditions pour réduire la pénurie qualitative qui se dessine.
Une pénurie moins quantitative que qualitative
La Suisse dispose d'atouts solides pour réussir sa transition énergétique : un tissu industriel robuste, une formation professionnelle reconnue, des entreprises innovantes et des objectifs climatiques ambitieux à l'horizon 2050. Mais le principal frein ne sera peut-être pas le nombre de professionnel·le·s formé·e·s. Ce sera leur capacité à travailler à l'interface de plusieurs disciplines. Autrement dit, la pénurie qui s'annonce n'est pas seulement quantitative : elle est d'abord qualitative.
Les flexibilités locales, les communautés énergétiques, les batteries distribuées, les quartiers à énergie positive et les centrales virtuelles vont encore accroître cette complexité au cours des dix prochaines années. La complexité actuelle n'est probablement qu'un avant-goût de celle qui accompagnera les systèmes énergétiques de demain.
Les infrastructures peuvent être financées. Les technologies peuvent être développées. Mais sans les professionnels et professionnelles capables de les concevoir, de les intégrer et de les piloter ensemble, la transition énergétique suisse n'atteindra pas tout son potentiel. Former davantage de spécialistes restera nécessaire. Former des chefs et cheffes d'orchestre sera désormais décisif.
Notes de bas de page
[1] Green Skills : ensemble des compétences nécessaires pour concevoir, mettre en œuvre et accompagner la transition énergétique et écologique, des compétences techniques aux compétences numériques et organisationnelles.
Références / informations complémentaires
1. OFEN et Swissolar — Statistique de l'énergie solaire et Baromètre du marché solaire suisse, 2024-2025
- Collection complète des statistiques solaires (OFEN) :
https://pubdb.bfe.admin.ch/fr/sammlungen/statistik-sonnenenergie - Page « Marché suisse » (Swissolar, avec monitoring et baromètres) :
https://www.swissolar.ch/fr/marche-et-politique/marche-suisse
2. HEPIA — Bachelor en Technique des bâtiments
- Page officielle de la filière (HEPIA / HES‑GE) :
https://www.hesge.ch/hepia/bachelor/technique-des-batiments
3. AIE (IEA) — Ensuring a Skilled Renewable Energy and Energy Efficiency Workforce
- Rapport officiel (IEA) :
https://www.iea.org/reports/ensuring-a-skilled-renewable-energy-and-energy-efficiency-workforce
4. SEFRI — Secrétariat d'État à la formation, à la recherche et à l'innovation
- Site officiel (portail principal) :
https://www.sbfi.admin.ch/fr
5. USIE — Union suisse des installateurs‑électriciens
- Site officiel :
https://www.usie.ch
6. SATW — Rapport sur l'éducation en Suisse et compétences MINT
- Article de synthèse sur le Rapport sur l'éducation en Suisse 2026 et MINT :
https://mint.satw.ch/fr/news-1/rapport-sur-leducation-en-suisse-2026-ce-que-les-donnees-signifient-pour-la-promotion-des-mint-e… - Baromètre de la relève MINT en Suisse (PDF, SATW / Académies) :
https://mint.satw.ch/fileadmin/Documents/SATW/Focus_topics/Nachwuchs/Barometre-releve-MINT-Suisse_FR.pdf
Annalisa von Grünigen, directrice d’eneo, est économiste de formation. Depuis 20 ans consultante en recrutement externe, elle s’est aujourd’hui spécialisée dans le secteur de la transition énergétique avec la création récente d’eneo.
Annalisa est également l’auteure de Trouvez le job qui vous ressemble, paru aux éditions 41, un label d’EPFL Press, ouvrage nourri par son expérience de terrain.